15 janvier 2011 : Interview par Bernard Strainchamps

Je ne suis pas sûre d’aimer les intrigues complexes, mais il semble que les intrigues complexes m’aiment beaucoup

Interview de Dominique Sylvain par Bernard Strainchamps

“Une intrigue à la construction complexe et subtile, des personnages campés de manière vivante avec juste ce qu’il faut d’auto dérision, que demander de plus à un bon roman policier ? C’est ce que trouvera le lecteur dans le roman de Dominique Sylvain.”

Le passage du désir ressemble de plus en plus à une grande famille qui a du vécu. N’est-ce pas trop difficile d’entretenir tout ce monde-là ?

Pas vraiment, mais ça m’oblige à faire des sacrifices. Je me surprends parfois à imaginer des péripéties qui concerneraient tout particulièrement Antoine Léger, le psy du quartier, ou Timothy Harlen, le propriétaire du cabaret où Ingrid fait ses stripteases, ou le capitaine Barthélemy, l’ex-adjoint de Lola Jost. Mais je n’ai pas le don de me démultiplier alors que je me concentre sur l’histoire en cours. Dans « Guerre sale », je me suis tout de même fait plaisir en élargissant la focale, et en donnant une part égale dans l’enquête au commandant Sacha Duguin, apparu dans « L’Absence de l’ogre », alors que les véritables héroïnes de la série sont Lola Jost et Ingrid Diesel. Il me semble que la « prise de pouvoir » de Sacha a donné une force supplémentaire à l’histoire et je ne regrette pas cet élargissement de la narration. D’autre part, j’ai toujours admiré le travail d’Ed McBain qui réussissait à bâtir d’impeccables récits choraux dans sa série sur le 87ème District. Il en a écrit une soixantaine ; j’en ai lu beaucoup et ne me suis jamais ennuyée une seconde. Il fait partie de mes influences. Enfin, j’apprécie tout particulièrement de pouvoir développer mes personnages au fil des romans. L’intrigue est importante, mais le devenir des personnages l’est tout autant. Je suis une grande fan de certaines séries télévisées comme « Lie to Me », « Six Feet Under », « Dexter » ou « Dr. House », et ce qui me frappe dans leur construction, c’est le travail monumental des scénaristes pour donner un vécu solide aux personnages et une existence qui se développe avec acuité et profondeur. J’éprouve le même besoin en écrivant mes romans.

Apparemment, vous aimez les intrigues complexes. C’est quoi un bon roman policier pour vous ?

Je ne suis pas sûre d’aimer les intrigues complexes, mais il semble que les intrigues complexes m’aiment beaucoup. Au fil du temps, j’essaie de gagner en fluidité et polis mes histoires au mieux. Au résultat, on s’aperçoit que je ne peux pas m’empêcher de densifier mes histoires. Je suppose que c’est une question de nature.

Pour moi, et en tant que lectrice, un bon roman policier c’est avant tout un bon roman. Je suis très sensible au style. À l’univers singulier du romancier. Chandler et Montalban sont mes grandes références. Mais concernant les nouveaux auteurs, j’apprécie notamment Mo Hayder parce qu’elle sait mettre en place une esthétique en quelques phrases (je pense au prologue de « Ritual »). J’aime Elmore Leonard pour sa concision et son élégance. Et pour le fait qu’il sait écrire avec autant de talent une scène de séduction très décontractée (dans « Out of Sight », la scène où la sheriff se retrouve enfermée dans le coffre de sa voiture avec l’évadé) et une scène de violence fulgurante (certains passages de « Killshot » où le tueur à gages, un Indien, digne et meurtri, est confronté à un petit blanc con comme ses pieds et ultra-violent). Je suppose qu’un bon polar, c’est un roman qui réussit à capter un instant les vibrations de son époque, mais avec subtilité et en laissant une part de liberté au lecteur. Un bon polar, c’est aussi un roman intelligent et sensible. Et dans ce domaine, Dennis Lehane me semble très doué. La façon dont il exprime la violence d’une société (et peut-être même la violence fondatrice des Etat-Unis) dans « Mystic River » est un morceau de bravoure. Il y a la grâce et la force, la compassion mais sans la mièvrerie, l’observation aiguë et de splendides bouffées oniriques. Et puis, en dehors du style, un bon polar, c’est un roman qui nous parle de nous, mais avec justesse. Je suis en train de lire « L’homme inquiet » de Henning Mankell. Le style n’a rien d’extraordinaire. Le tempo est lent. Mais Mankell réussit à me toucher. Il me parle vrai. Son intrigue est simple (contrairement aux miennes), une histoire de sous-marins russes égarés dans les eaux suédoises jadis et les répercussions de cette « invasion » aujourd’hui. Mais dans le même temps, Mankell évoque la maladie d’Alzheimer de son héros. Les pensées de Wallander flottent en eau trouble. Un parallèle dramatique et poétique très réussi.

Est-ce qu’un lecteur très attentif est en mesure de détecter en amont les rebondissements que vous mettez en place ? Jouez-vous aussi avec le lecteur ?

Je fais de mon mieux pour créer des fausses pistes et veiller à ce que le lecteur ne découvre pas la solution avant la fin. Ce n’est pas tant une envie gourmande de jouer avec le lecteur que la sensation d’avoir un contrat avec lui. Il n’y a rien de plus décevant que de découvrir qui a fait le coup trop vite (je peux ressentir la même frustration en tant que lectrice). Mais en même temps, il faut tout de même distiller quelques indices au fil du récit de façon à ce que la solution ne soit pas « parachutée ». J’imagine donc qu’un lecteur très attentif peut être en mesure de deviner. Mais dans le fond, j’espère que non. Pour éviter ce genre de situation, il y a la possibilité de la double chute, une révélation précède la suivante et modifie la donne. Dans ce domaine, j’admire beaucoup la technique de Michael Connelly (un maître du suspense à mon humble avis) et celle de Harlan Coben.

Si vous deviez attribuer un seul mot clé à votre roman, vous choisiriez françafrique ou vengeance ?

Vengeance, sans hésiter. La Françafrique, c’est mon décor. La vengeance, c’est mon thème. Je l’ai choisi sciemment car j’avais pour ambition d’écrire une histoire au parfum shakespearien. Une histoire de « bruit et de fureur » qui ne manquerait pas d’un aspect tragi-comique (j’adore le mélange des genres).



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