IMPRESSIONS SOLEIL LEVANT (ou presque)

Comment raconter la genèse de Kabukicho ? Au fil d’un texte structuré, chronologique, circonstancié ? Non, je n’y suis pas parvenue. Mon seizième roman appartient encore à la soupe marécageuse de mon imagination, il refuse la convocation. Cette histoire se déroulant à Tokyo s’inspire certes d’une réalité, et plus précisément de l’assassinat en 2000 d’une jeune hôtesse de bar anglaise par un tueur en série japonais d’origine coréenne, mais elle est aussi le résultat de maintes rêveries. Et d’un parcours qui démarre au Japon, dans les années 90. On dit la langue française parfaite pour véhiculer des concepts et le japonais idéal pour charrier l’émotion. Kabukicho est, je l’espère, à la croisée des chemins.

Que diriez-vous d’une promenade au fil d’un glossaire ? Glossaire est un mot assez laid. En japonais, c’est plus musical. Yôgo-shû.

Kabukicho
A la tombée du jour, ce quartier morne et comateux de l’arrondissement de Shinjuku se transforme en une irrésistible galaxie de néons. C’est le Pigalle japonais, à la puissance dix, où abondent bars à hôtesses, love hotels et soaplands. Au lendemain de la guerre, le maire de Tokyo souhaitait y construire un théâtre de Kabuki. L’occupant américain a brisé ce rêve et bâti un quartier chaud. Aujourd’hui, la mairie envisage de nettoyer cette petite planète gouvernée par les yakuzas et où tous les plaisirs tarifés sont envisageables. Risque est gros de faire mauvaise impression lors des futurs Jeux olympiques de 2020. Ce roman est donc bâti sur des sables mouvants…

Baka !
Idiot ou idiote en japonais. Le titre de mon premier roman (Editions Viviane Hamy, collection Chemins nocturnes, 1995). Baka ! met en scène Louise Morvan, une privée cartésienne débarquant dans un Tokyo gorgé de pluie et d’incertitudes. Elle ne maîtrise ni la langue ni les codes, mais s’obstine. C’est une idiote chère à mon cœur. Sans elle, Yudai, Marie, Jason, Yamada et tous les personnages de Kabukicho n’existeraient pas.

Tokyo
La plus belle ville du monde. Que je n’ai jamais vraiment quittée même si je n’y vis plus. Une jungle urbaine, douce et violente. Un monde futuriste, en transformation permanente, pourtant ancré dans ses traditions. La nostalgie n’est pas mon poison de prédilection, mais lorsqu’un tel lieu vous habite, il ne vous abandonne pas facilement. Il insiste. Oui, j’ai commencé à écrire à Tokyo. L’ardoise reste due et continue de se couvrir de mots. J’aime l’idée du cheminement. Au tir à l’arc japonais, l’essentiel n’est pas que la flèche touche la cible, mais que l’archer soit engagé dans le processus.

Satori
Révélation. Celle qui fut la mienne lorsque je débarquai avec ma famille au Japon en 1993 (on parlerait plutôt d’épiphanie dans nos contrées). Je brûlais de l’envie d’écrire, je n’avais pas de sujet. Tokyo me l’a fourni. Merci. Arigato gozaimasu. J’ai connu un autre satori en découvrant le visage de pierre du buddha assis de Kamakura, mais je n’en ai pas tiré de roman. J’ai eu un troisième satori en découvrant l’existence de l’Hôte (autrement dit le Nippon Gigolo), et j’ai écrit Kabukicho. Les satori sont aussi farceurs que les chats des ruelles de Tokyo, ils ne se laissent pas toujours caresser.

L’hôte
Ce jeune homme exerce le même travail qu’une hôtesse de bar, mais pour une clientèle féminine. Il séduit, complimente, boit en compagnie de femmes de tous âges qui dépensent des sommes conséquentes pour être valorisées, le temps d’une soirée. L’addition grimpe à coups de champagne et de cognac, mais contrairement aux gigolos occidentaux, le sexe ne fait (généralement) pas partie de l’équation. Avec leurs coiffures explosives et leurs tenues clinquantes, ces travailleurs de la nuit ressemblent à des pop stars. Leurs talents de chanteurs s’arrêtent pourtant à la pratique du karaoké.

Yudai
L’un des héros de cette histoire de désir et de quête d’identité. Trentenaire élégant, charismatique et désabusé, il est l’hôte le plus célèbre de Kabukicho. Cependant, à force de mentir pour satisfaire l’ego de ses clientes, Yudai ne sait plus très bien qui il est. Il est en tout cas la preuve que nos lectures nous nourrissent. Je n’ai jamais oublié The Talented Mister Ripley de Patricia Highsmith. Un somptueux roman sur l’identité.

Yamada
Capitaine au commissariat de l’arrondissement de Shinjuku, il prend son temps, aime méditer auprès d’un podocarpus qui attire les cacatoès et supporte les coups de sang de son jeune adjoint. Confronté à une enquête dans le quartier où il a toujours travaillé, taraudé par sa mémoire défaillante suite à un coma, Yamada fait face. Ne parlant pas anglais, le plus délicat de ses problèmes est sans doute d’être confronté à des étrangers.

Gaijin
Désigne ceux qui ne sont pas japonais. Les étrangers. Dans Kabukicho, ils sont quelques-uns à essayer d’exister. Comme Jason Sanders qui prend le premier vol Londres/Tokyo pour comprendre ce qui est arrivé à sa fille. Comme Marie, la jeune Française, qui essaie de se forger un destin dans la nuit tokyoïte.



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