INFLUENCES

Les romans sont des pierres séchées par le soleil après la pluie. En les retournant, on peut découvrir une vie secrète, vivace et étrange.
Cet ailleurs inconnu s’agrippe à Baka !, mon premier roman. Nous sommes en 1993, je vais bientôt partir avec ma famille m’installer à Tokyo.

Ce n’est pas un choix, c’est une obligation, mais une obligation magnifique, ce pays me fait rêver depuis longtemps. Le rêve est entretenu par la beauté limpide des Chroniques japonaises de Nicolas Bouvier et par celle d’Akira, le film d’animation tiré du manga éponyme.

Je n’ai jamais écrit de fiction, mais j’en brûle d’envie. Juste avant le départ, je prends des photos au hasard dans Paris en pensant à Georges Simenon, Raymond Chandler, Patricia Highsmith, Manuel Vázquez Montalbán et Seicho Matsumoto.

Rien ne se passe. Paris a la beauté d’un musée. Impossible de discerner quoi que ce soit, sinon des ombres, mais je cherche.

C’est à Tokyo que je trouve ce que je veux raconter. L’histoire d’une fille qui débarque dans un pays qu’elle ne connaît pas. Tout lui échappe, la langue, les codes, le moyen d’éviter les ennuis, mais elle se doit de trouver la vérité. Du moins une certaine vérité. C’est la naissance de Louise Morvan, ma première héroïne. Un mélange de détective privé et de femme fatale qui se promène dans un Tokyo gorgé de pluie et d’inquiétude. C’est une idiote (baka, en japonais) qui croit pouvoir élucider une affaire banale et se retrouve à enquêter sur la mort d’une jeune Allemande guère plus avisée qu’elle. Louise, c’est moi au sens où les romanciers sont presque tous des idiots. Je l’ai découvert grâce à Meurtres dans un jardin anglais de Peter Greenaway. On y apprend que l’artiste est un crétin magnifique qui a la chance de pouvoir capter les vibrations du monde pour les renvoyer, modifiées et alors transmissibles, vers ses contemporains. Il ne sait pas exactement ce qu’il fait mais il le fait car il le sent. Son instinct lui souffle des commandes et il les exécute.

C’est ce que je fais d’emblée à Tokyo, la ville absolue où les petits quartiers au parfum d’intimité et de poissons grillés côtoient les buildings hiératiques montés sur ventouses et prêts à tanguer sans rompre dans les séismes. On m’avait promis de la laideur, ce n’est pas ce que je découvre. La beauté étrange de Tokyo me touche en plein cœur. Les cicatrices de béton de ses voies express tranchent un visage aux traits immémoriaux et, au lieu de le détériorer, lui confèrent de la puissance. C’est une ville organique en bouleversement perpétuel qui ne ressemble en rien à nos cités arithmétiques, figées trop longtemps dans leur histoire. Je navigue dans une mer d’émotions. Chaque jour, chaque heure est un moment d’apprentissage, d’absorption.

Je découvre Haruki Murakami en anglais dans la traduction splendide et nerveuse d’Alfred Birnbaum. J’ai alors le sentiment que réel et fiction ne font qu’un. Je vis dans un roman de Murakami. Des portes d’ascenseur s’ouvrent sur des mondes parallèles, une oreille ourlée devient l’objet le plus érotique du monde.

Baka ! est publié en France. D’autres textes suivent qui racontent encore les aventures de Louise, citoyenne du monde. Son père est français, sa mère anglaise. Elle a la grâce de Françoise Dorléac dans L’Homme de Rio et celle de la Diana Rigg dans The Avengers. Voyageuse, elle revisite les endroits qui m’ont marquée ou seraient susceptibles de le faire. Louise se confronte à Berlin et à Los Angeles dans Sœurs de sang, à Ibiza dans Techno Bobo, à Moscou dans La Nuit de Geronimo. De son oncle, Julian Eden, un Britannique exilé à Paris avant d’y être assassiné mystérieusement, elle a hérité l’agence Morvan Investigation et une vieille Aston Martin. A son volant, elle sillonne Paris entre deux voyages et rencontre même le fantôme de Jim Morrison. Dans Le Roi Lézard, on apprend que le chanteur des Doors a bien connu Julian Eden et le Paris psychédélique des années 70.

Le temps passe, Louise ne vieillit pas, mais les terroristes plongent le monde dans la stupeur en détruisant les Twin Towers et, rapidement, les Américains cherchent comment répliquer.

Je suis toujours romancière et toujours baka. Je ne sais plus quoi faire : comment et pourquoi continuer à écrire des histoires noires et inquiétantes dans un monde qui l’est bien plus ? Je tourne en rond et implore mes dieux tutélaires (« Georges, Raymond, Patricia, Seicho, faites quelque chose, donnez-moi la solution, par pitié… »). Les dieux restent muets. Quelqu’un finit par descendre du ciel comme Mary Poppins, mais sans parapluie et dans une version nettement moins svelte. Lola Jost est une femme d’âge mûr qui sait quoi faire en toutes circonstances (ou presque). Psychorigide mais chaleureuse, elle a eu plusieurs vies (professeur de français et commissaire de police), connaît des moments neurasthéniques, mais couve une secrète envie de lutter contre le chaos.

Au début, embarrassée d’elle-même, elle végète face à ses puzzles et ses réserves de porto. Une jeune Américaine athlétique, inconnue et tatouée surgit dans sa vie (réalisé par un maître japonais, son vaste tatouage dorsal traditionnel représente une geisha et des carpes batifolant dans un étang). Masseuse le jour et stripteaseuse certaines nuits à Pigalle, Ingrid Diesel vient tirer Lola Jost de sa torpeur. Il faut sauver Maxime, le patron du petit restau Les Belles de jour comme de nuit : cet ami commun est injustement accusé d’un crime. L’entrevue tourne d’abord vinaigre puis la générosité et l’allant d’Ingrid viennent à bout des côtés saturniens de Lola. Naît alors une amitié improbable.

Leur lien « maître et élève » emprunte à la tradition asiatique. Leur duo franco-américain ne fleurit pas par hasard à une époque où le gouvernement français s’oppose farouchement à l’invasion de l’Irak et au scénario « des armes de destruction massive ».

La série Ingrid et Lola est elle aussi sous influences. Les deux femmes vivent à Paris, calfeutrées dans le petit quartier qui borde le canal Saint-Martin, mais elles rêvent le monde alors même qu’il se globalise. Dès Passage du Désir, première aventure du duo, elles partagent la scène avec des êtres en recherche d’identité (tels ces jeunes gens issus de l’immigration) ou des personnages qui ont vu du pays et n’ont pas oublié que le monde est vaste et chatoyant. La série mêle comédie et drame dans ce qui me semble (sauf erreur de ma part) une pure tradition anglo-saxonne. Les comédies anglaises sont toujours les plus drôles car elles oublient la fantaisie gratuite pour s’enraciner dans la réalité quotidienne et les failles grinçantes de nos vies. Ces deux amies tranchent les ennuis à coups d’intrépidité et de bonne humeur. Leur union redouble leurs forces. Et leurs émouvantes faiblesses ; du moins, je l’espère.

Au fil des années, la série évolue. Après des débuts picaresques, Ingrid et Lola s’aventurent dans de plus noirs territoires. Les deux derniers opus, Guerre sale et Ombres et soleil, s’inspirent de scandales politico-financiers bien réels et évoquent ce monde particulier de la Françafrique et ces liens distendus mais toujours existants qu’entretient la France avec ses anciennes colonies.

Guerre sale démarre sur une scène d’enterrement écrite sur la base d’un souvenir vécu. J’avais une vingtaine d’années lorsque j’ai assisté à l’enterrement d’un ministre africain mort dans des circonstances non élucidées. Comme dans Guerre sale, un banquet avait été organisé, et des pleureuses professionnelles engagées pour l’occasion. Ce souvenir est remonté des profondeurs et sans lui, je n’aurais pas pu écrire ce roman.
De même, dans Ombres et soleil, un griot prophétique amuse les enfants avec ses contes, et ceux-ci entrent en écho avec le sombre destin des protagonistes de l’intrigue. Ce conteur de Côte-d’Ivoire n’aurait pas existé dans ma fiction si je n’avais pas rencontré son double au Gabon, à Libreville. C’était le père de l’amie qui m’avait invitée dans son pays. Deux ethnologues étaient venus de France équipés d’un magnétophone pour recueillir ses histoires. J’entends encore la musique de sa voix alors qu’il fouillait sa mémoire pour le profit de ses visiteurs, j’entends aussi celle des voisins qui écoutaient toujours les dernières chansons en vogue à fond. Et si pour tuer l’attente et la peur, Ingrid Diesel danse un temps la biguine dans un club d’Abidjan (Ombres et soleil), c’est parce que j’ai appris ces mêmes pas chaloupés au Gabon.

Je connais bien moins l’Afrique que l’Asie mais ce continent habite une partie de mon rêve intérieur malgré tout. Il est possible que le silence de mon oncle y soit pour quelque chose. Je suis née en 1957, la guerre d’Algérie s’est déroulée de 1954 à 1962. Mon oncle l’a faite. A son retour, il ne nous a jamais rien raconté, et son visage n’avait souvent pas plus d’expression que celle d’un masque. Mon grand-père racontait à sa place. Il imaginait ce qu’il avait vécu, donnait des mots à la souffrance et aux sales souvenirs. Enfant, je jouais au Lego et à la poupée Barbie entre ce silence et cette colère. Je suppose que je les ai absorbés comme plus tard le fumet de poissons des ruelles de Tokyo ou l’annonce radiophonique de l’effondrement des Twin Towers.

Les influences sont donc multiples et évanescentes. Certains lecteurs, rares heureusement, me reprochent de ne pas m’emparer plus clairement de mes sujets et de ne pas trancher dans le vif en proposant des romans politiques, militants, dotés d’un point de vue clair et utile. Ils voudraient une proposition nette voire un sermon qui leur serait d’une grande utilité pour participer à la messe des certitudes. Je les écoute et leur réponds généralement que si je devais écrire de la sorte, il me faudrait abandonner les terres de la littérature pour celles de l’essai. Et évidemment, c’est absolument impossible puisque les idiots ne peuvent pas écrire d’essais. Les pensées des romanciers baka sont trop molles et trop plastiques pour se rigidifier dans le moule de l’analyse rationnelle. Toute leur énergie est tournée vers l’absorption d’un monde en métamorphose permanente et le mystère insondable de nos existences. C’est une tâche impossible, on s’en doute, surtout si l’on vise des résultats clairs. En revanche, si l’on pense que l’intérêt du tir à l’arc réside plus dans le voyage de la flèche que dans l’atteinte de la cible, on a ses chances. Ses chances de quoi ? Je l’ignore. Ses chances, tout simplement. Un mot identique en français et en anglais. Et peut-être bien en japonais puisque le Japon a aspiré une belle partie du vocabulaire anglais pour le remodeler et créer de nouveaux mots aux sonorités parfaitement nipponnes.

Ah oui, revoilà le Japon et des pensées alanguies comme des nuages. Bashô rêve : Somnolant sur mon bourrin / Rêvasseries/ La lune au loin / Fumée du thé. A travers le temps, Natsume Sôseki lui répond : Sans savoir pourquoi / J’aime ce monde/ Où nous venons pour mourir.

Oui, c’est ça. Entre deux haïkus, pas mal de romans. On ne sait pas exactement pourquoi ni dans quel but, mais on écrit tout de même parce qu’il le faut, parce que c’est l’évidence. Parce que quelqu’un murmure à notre oreille dans une langue tantôt familière tantôt étrangère.
On rêve. On danse. On tente sa chance. C’est baka.

Dominique Sylvain
Juillet 2015

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