Interview pour Bibliosurf à l’occasion de la sortie de Guerre sale

Le passage du désir ressemble de plus en plus à une grande famille qui a du vécu. N’est-ce pas trop difficile d’entretenir tout ce monde-là ?
Pas vraiment, mais ça m’oblige à faire des sacrifices. Je me surprends parfois à imaginer des péripéties qui concerneraient tout particulièrement Antoine Léger, le psy du quartier, ou Timothy Harlen, le propriétaire du cabaret où Ingrid fait ses stripteases, ou le capitaine Barthélemy, l’ex-adjoint de Lola Jost. Mais je n’ai pas le don de me démultiplier alors que je me concentre sur l’histoire en cours. Dans « Guerre sale », je me suis tout de même fait plaisir en élargissant la focale, et en donnant une part égale dans l’enquête au commandant Sacha Duguin, apparu dans « L’Absence de l’ogre », alors que les véritables héroïnes de la série sont Lola Jost et Ingrid Diesel. Il me semble que la « prise de pouvoir » de Sacha a donné une force supplémentaire à l’histoire et je ne regrette pas cet élargissement de la narration. D’autre part, j’ai toujours admiré le travail d’Ed McBain qui réussissait à bâtir d’impeccables récits choraux dans sa série sur le 87ème District. Il en a écrit une soixantaine ; j’en ai lu beaucoup et ne me suis jamais ennuyée une seconde. Il fait partie de mes influences. Enfin, j’apprécie tout particulièrement de pouvoir développer mes personnages au fil des romans. L’intrigue est importante, mais le devenir des personnages l’est tout autant. Je suis une grande fan de certaines séries télévisées comme « Lie to Me », « Six Feet Under », « Dexter » ou « Dr. House », et ce qui me frappe dans leur construction, c’est le travail monumental des scénaristes pour donner un vécu solide aux personnages et une existence qui se développe avec acuité et profondeur. J’éprouve le même besoin en écrivant mes romans.

Apparemment, vous aimez les intrigues complexes. C’est quoi un bon roman policier pour vous ?
Je ne suis pas sûre d’aimer les intrigues complexes, mais il semble que les intrigues complexes m’aiment beaucoup. Au fil du temps, j’essaie de gagner en fluidité et polis mes histoires au mieux. Au résultat, on s’aperçoit que je ne peux pas m’empêcher de densifier mes histoires. Je suppose que c’est une question de nature.
Pour moi, et en tant que lectrice, un bon roman policier c’est avant tout un bon roman. Je suis très sensible au style. À l’univers singulier du romancier. Chandler et Montalban sont mes grandes références. Mais concernant les nouveaux auteurs, j’apprécie notamment Mo Hayder parce qu’elle sait mettre en place une esthétique en quelques phrases (je pense au prologue de « Ritual »). J’aime Elmore Leonard pour sa concision et son élégance. Et pour le fait qu’il sait écrire avec autant de talent une scène de séduction très décontractée (dans « Out of Sight », la scène où la sheriff se retrouve enfermée dans le coffre de sa voiture avec l’évadé) et une scène de violence fulgurante (certains passages de « Killshot » où le tueur à gages, un Indien, digne et meurtri, est confronté à un petit blanc con comme ses pieds et ultra-violent). Je suppose qu’un bon polar, c’est un roman qui réussit à capter un instant les vibrations de son époque, mais avec subtilité et en laissant une part de liberté au lecteur. Un bon polar, c’est aussi un roman intelligent et sensible. Et dans ce domaine, Dennis Lehane me semble très doué. La façon dont il exprime la violence d’une société (et peut-être même la violence fondatrice des Etat-Unis) dans « Mystic River » est un morceau de bravoure. Il y a la grâce et la force, la compassion mais sans la mièvrerie, l’observation aiguë et de splendides bouffées oniriques.
Et puis, en dehors du style, un bon polar, c’est un roman qui nous parle de nous, mais avec justesse. Je suis en train de lire « L’homme inquiet » de Henning Mankell. Le style n’a rien d’extraordinaire. Le tempo est lent. Mais Mankell réussit à me toucher. Il me parle vrai. Son intrigue est simple (contrairement aux miennes), une histoire de sous-marins russes égarés dans les eaux suédoises jadis et les répercussions de cette « invasion » aujourd’hui. Mais dans le même temps, Mankell évoque la maladie d’Alzheimer de son héros. Les pensées de Wallander flottent en eau trouble. Un parallèle dramatique et poétique très réussi.

Est-ce qu’un lecteur très attentif est en mesure de détecter en amont les rebondissements que vous mettez en place ? Jouez-vous aussi avec le lecteur ?
Je fais de mon mieux pour créer des fausses pistes et veiller à ce que le lecteur ne découvre pas la solution avant la fin. Ce n’est pas tant une envie gourmande de jouer avec le lecteur que la sensation d’avoir un contrat avec lui. Il n’y a rien de plus décevant que de découvrir qui a fait le coup trop vite (je peux ressentir la même frustration en tant que lectrice). Mais en même temps, il faut tout de même distiller quelques indices au fil du récit de façon à ce que la solution ne soit pas « parachutée ». J’imagine donc qu’un lecteur très attentif peut être en mesure de deviner. Mais dans le fond, j’espère que non. Pour éviter ce genre de situation, il y a la possibilité de la double chute, une révélation précède la suivante et modifie la donne. Dans ce domaine, j’admire beaucoup la technique de Michael Connelly (un maître du suspense à mon humble avis) et celle de Harlan Coben.

Si vous deviez attribuer un seul mot clé à votre roman, vous choisiriez françafrique ou vengeance ?
Vengeance, sans hésiter. La Françafrique, c’est mon décor. La vengeance, c’est mon thème. Je l’ai choisi sciemment car j’avais pour ambition d’écrire une histoire au parfum shakespearien. Une histoire de « bruit et de fureur » qui ne manquerait pas d’un aspect tragi-comique (j’adore le mélange des genres).
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Une interview de Christophe Dupuis

Si mes comptes sont bons, c’est votre 13è roman (publié), alors, superstitieuse, ou non ?
Exact. « Guerre sale » se vend mieux que les précédents. Je ne sais pas s’il faut en tirer des conclusions poétiques… Mais je serais tentée de le faire.

Nous vous retrouvons aujourd’hui pour “Guerre sale“, cinquième épisode des aventures de Lola Jost et Ingrid Diesel, comment est né ce duo d’enquêtrices ?
Lola a fait pop dans ma tête peu de temps après la décision de Bush d’envahir l’Irak. A cette époque, je me suis demandée si continuer d’écrire des histoires dramatiques avait encore un sens. Lola avec sa rassurante épaisseur à la fois physique et humaine est arrivée comme un bon génie pour mettre un coup de soleil dans l’eau froide. Elle était la solution à mon problème d’écriture. Et le bon « outil » pour démarrer une série tragi-comique. Et puis j’ai toujours aimé le mélange des genres. Concernant Ingrid, c’était déjà une masseuse stripteaseuse blonde et punk dans la nouvelle où le duo apparaît pour la première fois. Par la suite, j’en ai fait une Américaine pour évoquer le différend américano-français de l’époque. Et aussi pour que ses échanges avec Lola soient notamment l’occasion de revisiter beautés et incongruités de la langue française. C’est aussi pour cette raison que Lola est une ancienne prof de lettres. Elle devient un peu psychorigide lorsque Ingrid écorche la grammaire et réinvente les mots.

Je vous avais interviewée à la sortie de L’absence de l’ogre (le 4ème de la série) qui coïncidait avec la réédition de Baka ! votre premier roman, et vous m’aviez dit que le noir de Baka avait déteint sur votre comédie… vous nous en dites quelques mots ?
Oui, c’était la première fois que je menais deux projets de front. Et il y avait effectivement une interpénétration. Ça a été une révélation. Je me suis rendue compte qu’au fil des années, j’avais gagné en technique mais perdu un peu de cette noire énergie de mes débuts. J’ai alors décidé de mixer les deux ingrédients. La série avec Louise Morvan était ma première création ; l’ambiance est plus sombre que celle de la série Ingrid et Lola. Je crois que j’ai redressé la barre, surtout avec « Guerre sale » qui est peut-être le plus inquiétant de mes romans avec « Vox ». Mais j’ai conservé cette idée d’utiliser les ressorts de la comédie. Le côté comique était d’ailleurs déjà là dans la série des Louise, mais en filigrane. Cette fois, je suis au plus près de ce qui me correspond le mieux. C’était d’ailleurs ce que j’aimais dès le départ dans le polar : une histoire intense, des moments de grâce poétique, et des échappées comiques. C’est pour cette raison que mes auteurs préférés sont Chandler, Himes, Vasquez Montalban et Leonard.

Depuis, vous avez repris votre personnage de Louise Morvan “La nuit de Geronimo“ et j’ai l’impression que vous avez replongé dans le noir car ce titre est loin de la comédie des premiers, me trompe-je ?
Oui, c’est possible. Dans le fond, je me suis fait un peu peur, au bout d’un moment, avec la série Ingrid et Lola. Il est hors de question de tomber dans la mièvrerie, ou la mécanique répétitive. Je m’espionne, et veille à ne pas tomber dans le poético gentillet. Je me secoue en lisant des œuvres électriques. Et en lisant l’actualité : en ce moment, c’est très efficace.

On peut même dire que le livre est plus une aventure de Sacha Duguin qu’une du duo, non ?
« Guerre sale » ? Oui, Sacha est très présent. Il apparaît dans « L’Absence de l’ogre ». Au début, je l’avais envisagé un peu comme un faire-valoir pour mon duo féminin. Et aussi comme l’occasion de camper le portrait d’un homme très sexy (enfin, de mon point de vue). Mais il s’est révélé beaucoup plus compliqué que ce que j’avais imaginé. Et puis une enquête concernant la Françafrique ne pouvait pas être confiée à mon seul duo d’enquêtrices amateurs. La police devait être là. C’était un problème de logique.

Manqueriez-vous de spontanéité pour mener le duo ? Serait-ce sa fin ?
Je suis en train d’écrire la suite de « Guerre sale ». Et ça me donne un mal de chien. C’est la première fois que j’écris une histoire en deux volets. Nouer les fils préexistants et lancer une nouvelle intrigue complètement différente de la première, c’est plus périlleux que ce que je pensais. Mais c’est une nouvelle occasion de se battre contre soi-même. Sans un minimum de bagarre, ça ne marcherait pas.

Ce Sacha deviendrait-il récurrent ?
C’est amusant que vous demandiez ça. Parce que justement, je suis en train de caresser l’idée (avez-vous remarqué : les idées ressemblent parfois à de gros matous ?) de lui donner le premier rôle dans une nouvelle série. J’ai déjà une adjointe pour lui. Une jeune flic équipée d’une famille dysfonctionnelle. Sinon, il y a une autre possibilité : je vire Sacha pour le remplacer par un homme plus touchant et je garde la fille. Bon, bref, je suis dans le brouillard.

Le livre – en pleine actualité avec le fin de règne de Laurent Gbabgo – traite des relations France/Afrique, quel a été son point de départ ?
J’ai commencé sa rédaction plus de deux ans auparavant. J’avais un point de départ obligatoire : régler enfin, après quatre romans, le traumatisme originel de Lola. Dans « Passage du Désir », on apprend qu’elle a quitté la police après l’assassinat effroyable de son jeune adjoint, d’origine africaine. L’Afrique était là, dès l’origine. Pour le prologue, je me suis servie de mes souvenirs. Des funérailles épiques en Afrique qui avaient duré toute une nuit. Il y avait un banquet, de l’ambiance et des pleureuses professionnelles. Pour le reste, j’ai lu des archives de presse. Le sujet de la Françafrique ou du commerce des armes au sens large est largement documenté. J’ai révisé Clearstream, Karachi et l’histoire des carnets de Bertrand, et j’ai bâti l’histoire la plus plausible possible. Là, pour le coup, c’était vraiment une affaire de logique. Et les aspects oniriques se déploient d’autant mieux s’ils sont arrimés à une base solide. Ce n’est donc pas seulement une question de retrouvailles avec une certaine noirceur. Je crois que je suis dans une phase où je veille plus au réalisme de l’histoire et des personnages. Et du coup, je les trouve plus intéressants à travailler parce que plus humains que ceux que je dépeignais à une certaine époque.

La fin est parfaitement machiavélique et j’ai le souvenir que lors d’une interview vous m’aviez dit fonctionner sans plan, or là, on se dit qu’il doit bien y en avoir un, non ?
J’ai toujours rédigé des plans avant de me lancer. Mais je les modifie beaucoup une fois lancée dans l’écriture. En fait, je ne peux pas tout voir à distance. Le processus de l’écriture me permet de découvrir ce que les personnages ont en tête, et dans le ventre. Construire un plan est une démarche très rationnelle. Le moment de l’écriture est d’un autre ordre. La réflexion n’est pas la même. Je ne peux pas imaginer une histoire en ne tablant que sur le rationnel. L’histoire est comme un monde replié sur lui-même. Pour le déplier, il faut se glisser à l’intérieur. C’est comme un voyage.

Même s’il n’y a pas l’humour et l’entrain des autres épisodes, il y a quelques petites piques bien acérées tel Sacha : “Il y avait belle lurette que le côté “rebelles en pantoufles“ de ses compatriotes avait cesser de le tracasser“… c’est vrai qu’avec ces mouvements entamés avec le printemps du jasmin en Tunisie…
Les mentalités m’ont toujours intéressée. Je crois que les Français forment un peuple très particulier. Je nous aime pas mal, mais nous trouve agaçants parfois. Je suppose que le fait de vivre à l’étranger me fait distinguer un peu mieux nos travers que lorsque j’étais en France toute l’année.

Et, toujours lui, flic, on lui dit “comme ça doit être fatigant pour toi d’essayer de te glisser dans la tête des autres“… et vous ?
Le flic comme métaphore du romancier. Oui, sans doute. Mais pas n’importe quel flic. Un flic comme Sacha. Cet homme dont je n’arrive pas à faire le tour. Il me semble que pour écrire, il s’agit d’être empathique. Etre empathique nourrit et fatigue en même temps. Mais c’est très bien comme ça.

Parlons d’avenir, sur quoi travaillez-vous en ce moment ? j’ai souvenir que vous m’aviez parlé un jour de “Un jeune homme ébouriffé. Valentin. Il roule en DS. Un contraste intéressant entre un personnage contemporain et un symbole des Trente Glorieuses, cette France qui a disparu. Et j’ai rêvé que cette DS partait en marche arrière pour défoncer la vitrine d’un restaurant du boulevard Montparnasse. C’était aux petites heures de l’aube, ou entre chien et loup, il n’y avait personne dans l’établissement hormis un homme en train de faire le ménage, et il n’a pas été blessé. Mais je réalise en tapant ma réponse que DS, ce sont aussi mes initiales. Mince alors.“ mais je n’ai jamais vu ce livre…
J’avais confié le premier rôle à Valentin dans « La Nuit de Geronimo ». Il roulait en DS, avait la bonne gueule de Lucky Luke et était journaliste scientifique, spécialisé dans la vulgarisation pour un mensuel destiné au jeune public. Et puis au bout du douzième chapitre, je me suis aperçue que je m’ennuyais comme un rat mort. Alors, j’ai confié l’enquête à Louise Morvan et tout s’est mis à fonctionner. Valentin était un jeune homme trop gentil. Comme je vous le disais, j’écris la suite de « Guerre sale ». J’ai trouvé un très beau titre qui correspond bien aux émois de mes contemporains mais je préfère le garder pour moi. Un beau titre, c’est trop précieux.

Et nous ne pourrons finir cette interview sans parler de la situation au Japon où vous vivez… alors, quel est votre regard sur cette crise écologique majeure ?
Il m’a fallu un bon mois pour que la réalité me descende dessus comme un nuage. Maintenant, je sais que Tokyo ça ne sera plus jamais comme avant. Cette belle ville attachante. Ces quartiers métamorphosés la nuit par tous ses néons. Ces milliers de cafés et restaus pleins à craquer. Aujourd’hui, les restrictions en électricité font de Ginza un quartier fantomatique. Je vous écris depuis Séoul, où je viens d’arriver. Je garde mes distances en attendant de voir comment évolue la situation. Ce n’est pas encore le moment de faire les comptes, mais il me semble que ce drame met notamment en évidence un mode de fonctionnement très bureaucratique de certains pans de la société japonaise. Si la chaîne de commande avait été plus efficace dés les premiers problèmes occasionnés par le tsunami dans la centrale, nous n’en serions peut-être pas là. Le peuple japonais est certes magnifique de dignité, mais on peut se poser des questions quant au mode de fonctionnement de Tepco. C’est l’entreprise où se reconvertissent les hauts fonctionnaires retraités, une sort de chasse gardée. La société japonaise fonctionne sur le mode de la verticalité. Et le pays est dirigé par une caste de vieux, qui plus est de vieux fonctionnaires. Je ne sais pas s’il existe une combinaison plus délétère. Le peuple japonais est très courageux, ascète et humble. Peut-être vont-ils réussir à se sortir de cette situation dramatique comme ils l’ont fait au lendemain de la guerre, quand leur pays était exsangue, et après la très grave crise économique des années 90. Mais ça va être dur, surtout dans le contexte actuel. Tous les pays occidentaux encaissent les effets de la mondialisation. C’est un autre séisme. Et ses secousses sont loin d’être terminées. On s’en aperçoit en France tous les jours.



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