Les jeunes femmes en heurts de Dominique Sylvain (15/04/2014)

Chronique de Yann Plougastel parue dans le hors série du Monde

Chez Dominique Sylvain, la noirceur n’exclut pas la sensualité. Dans ses romans policiers, les femmes intrépides menant l’enquête sont des épicuriennes qui ne repoussent pas l’amour si d’aventure…

« Baka ! », cette interjection japonaise (« idiot ») a donné, en 1995, son titre au premier roman noir de Dominique Sylvain. C’est au Japon, où cette responsable de la communication d’un grand groupe sidérurgique lorrain a longtemps vécu que sa première héroïne, Louise Morvan, détective débutante, a résolu sa première enquête. Une entrée en littérature remarquée au sein de la maison Viviane Hamy, éditrice de Fred Vargas. À Louise Morvan, héroïne de six polars, succédera le commandant Alexandre Bruce. Dans Vox (2000), il partira sur les traces du psychopathe qui a violé et assassiné sept femmes puis pistera l’assassin d’un directeur de laboratoire de recherches (Cobra). La Nuit de Geronimo (2009) marquera le retour de Louise Morvan.

Dans l’intervalle, mue par le désir d’évoluer vers la comédie, Dominique Sylvain a mis en scène un duo féminin. Lola Jost est commissaire à la retraite, rondouillarde et bourrue ; Ingrid Diesel est une strip-teaseuse américaine, vedette d’une boîte parisienne. L’une aime citer des proverbes. L’autre emploie des mots inconnus du dictionnaire. Les deux femmes ont de la gouaille et des états d’âme, de la bravoure et du lyrisme. Celle-là fume clope sur clope et biberonne du porto. Celle-ci surveille son hygiène et s’adonne au sport. N’empêche. Ces amies partagent « leurs provisions comme leurs hypothèses » (Manta Corridor, 2006). Ces sales enquiquineuses ne lâchent rien, détectent les faux suicides et disculpent les individus que tout accuse. L’auteur ne répugne pas à émailler ses polars de réflexions de poètes ou de philosophes. Prose savoureuse, truculence des dialogues, diversité des registres de langue et héroïnes aussi gourmandes que le Pepe Carvalho de l’Espagnol Manuel Vazquez Montalban font le suc de ses romans noirs.

La première aventure de ces pétroleuses fut un coup de maître. Passage du désir (2004) a reçu le Prix des lectrices de Elle en 2005 et a été adapté à la télévision avec Muriel Robin et Fatou N’Diaye. L’humour que Dominique Sylvain insuffle au roman en allège un peu la cruauté. Car, qu’on ne s’y trompe pas, il faut aussi avoir le coeur bien accroché quand on la lit. Les tueurs en série, motivés par une cruauté sans bornes, rôdent. Des femmes sont égorgées et vitriolées, des hommes atrocement empoisonnés. Dans Strad (2001), le cadavre d’une jeune fille crucifiée était découvert, flottant dans la Seine, sur un matelas pneumatique. Rythmées par une série de rebondissements haletants, ses intrigues sont régies par une mécanique implacable.

La recherche documentaire et le souci du réalisme qui animent Dominique Sylvain lui permettent d’investir des univers divers et d’ausculter les maux de notre époque : magouilles financières, télé-réalité, vidéosurveillance, OGM, corruption policière, etc. Dans Guerre sale (2011), qui deviendra, sans nul doute, un classique du genre, elle dépeint ainsi les dessous de la Françafrique : rétrocommissions, financement occulte de campagne électorale, règlements de comptes… Chez Dominique Sylvain, la guerre des hommes ne s’arrête que lorsque la vengeance prend fin. Son nouveau roman, « Ombres et soleil », où Lola Jost et Ingrid Diesel poursuivent leurs aventures, en est la démonstration.

Comme nous l’avons indiqué au début de ce post, Ingrid Diesel est masseuse le jour et strip-teaseuse le reste du temps. Lola Jost a été flic et occupe désormais ses journées en buvant du porto et en assemblant des pièces de puzzle géant. Depuis « Passage du désir », en 2004, Dominique Sylvain, qui se charge d’écrire l’histoire de ce couple improbable, nous donne régulièrement de leurs nouvelles à travers des romans noirs plein de bruit et de fureur (« La fille du samouraï », 2005, « Manta Corridor », 2006, « L’absence de l’ogre », 2007). Dans « Guerre sale », en 2011, Ingrid et Lola étaient propulsées au cœur des méandres de la Françafrique. « Ombres et soleil » est la suite de cette enquête où le commandant Sacha Duguin, ancien amant d’Ingrid, se trouve accusé du meurtre du patron de la Police Criminelle, Arnaud Mars, car il a été abattu avec son Smith & Wesson. Pour le blanchir, les deux amies vont sillonner Europe, Afrique et Asie. Elles y croiseront des anciens spécialistes du terrorisme islamiste, des mercenaires psychopathes, des fonctionnaires corrompus, des ministres ripoux et des paras allumés… Une nouvelle fois, Dominique Sylvain se penche sur d’étranges affaires étrangères, qui pourrissent le fonctionnement de l’Etat. Et ce n’est pas triste.

Quelques nuances de noir, le blog de Yann Plougastel, journaliste au Monde



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